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Quelque intéressants qu'ils soient aux divers points de vue du folklore
onomastique, de l'histoire de la science et de l'histoire tout court, les noms
vernaculaires canadien-français sont en nombre si restreint, relativement au
nombre total des espèces, qu'ils ne sauraient suffire aux besoins de la langue
polie, de la littérature et de l'art, du commerce et de l'industrie.

Près du quai des Grondines, avril 1992. Photo 5096/11a12. |
Rive du fleuve Saint-Laurent, dans les basses terres Champlain. Sous la haute futaie.
Papier peint. |
Mais l'attribution de noms techniques français pour les espèces laurentiennes se
heurte à l'épineux problème, proprement colonial, de cerner les contours
biologiques infiniment nuancés d'un vaste pays extra-européen au moyen d'un
rigide instrument linguistique, ajusté par des siècles d'usage aux contours
biologiques d'un milieu européen, limité et combien différent.

Photo de Florent Lafontaine, reproduite de l'album de famille. |
Forêt laurentienne, dépôt du lac Brown en 1944. Papier peint
et légende de la photo. |
Les personnes étrangères aux sciences naturelles, et en particulier au fait
primordial de la profonde ségrégation géographique des faunes, et des flores
vasculaires, ont peine à croire que la majorité de nos plantes laurentiennes
n'ont pas de noms français. Et cependant, rien n'est plus exact. Beaucoup de
nos espèces appartiennent à des genres strictement américains, dont la langue
française, et par suite le dictionnaire, n'ont jamais pu s'occuper. D'ailleurs,
ces espèces sont inconnues du grand public canadien-français, même cultivé.
On ne crée pas de vocables pour des objets dont on ignore jusqu'à l'existence.
La seule ressource de l'auteur de la Flore laurentienne était donc de franciser
le moins mal possible, en évitant les contresens, et les assonances les plus
désastreuses, des noms scientifiques souvent aussi dépourvus de sens que
d'euphonie, noms qu'il nous faut cependant accepter, faute d'un meilleur
système, pour circuler au travers des quelque 400,000 plantes connues dans le
monde.

Baie des Marigots, chemin du Roy,
île Bonaventure, le jeudi 29 juin 1995. Photo 950629/17a. |
District insulaire maritime. |
Cette transposition, dans la langue française, de la nomenclature binaire
latine, a parfois été appelée en France, avec une intention péjorative,
« nomenclature bourgeoise », et on s'est levé contre ce que l'on
considérait comme un travestissement grotesque et inutile. En ce pays de
vieille civilisation, le peuple a hérité d'un folklore botanique très riche
dans sa partie onomastique, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par le grand
travail d'Eugène ROLLAND sur la
Flore populaire. On peut probablement se
dispenser, en France, de créer une « nomenclature bourgeoise »,
double emploi certain d'une très riche série de noms vernaculaires. Mais les
conditions au Canada français sont très différentes et nous avons cru devoir
aider « l'honnête homme » à parler des plantes de son pays dans sa
langue de tous les jours.
Un dernier mot pour dire que notre condition de pays bilingue nous a paru exiger
l'indication de noms anglais. Cette liste de noms anglais n'est qu'un
complément à l'onomastique de la Flore laurentienne et elle n'a aucune
prétention à l'autorité. Nous n'avons fait que choisir, parmi les noms déjà
publiés ou employés pour chaque genre ou espèce, celui qui nous a paru le
plus général ou le plus intéressant.
Frère Marie-Victorin (1885-1944)
Flore laurentienne 1935, p. 7. |