Quoique la science, cette « machine à explorer la matière », nous laisse
encore ignorer presque tout du pourquoi et du comment de l’évolution organique,
― comme d’ailleurs du développement ontogénique,
― il ne se trouve plus guère de
biologiste ou de naturaliste qui n’accepte comme fait, une certaine évolution
passée ou présente dans le monde des vivants.
Tous les doutes, et la plupart des objections dans ce domaine, se rapportent
non pas au fait général, global, de l’évolution, mais bien plutôt à son étendue,
à son intensité et à ses modalités. En d’autres termes, la discussion se
concentre aujourd’hui surtout sur les théories de la descendance, sur les
lignées ou séries concrètes de formes obtenues par des rapprochements
comparatifs, et dont on peut bien difficilement prouver, dans chaque cas
particulier, qu’elles sont réellement des séries génétiques.
48° 06' 00" N - 66° 22' 00" O, Pierre Desmeules, étudiant en biologie à l'Université Laval, effectue une fouille pour les touristes. Le mardi 20 juin, 1995, photo 950620/4,
740 x 480 pixels.
Site fossilifère du Parc de conservation de
Miguasha.
Mais autant il est difficile de prouver complètement les théories de la
descendance, et la réalité des lignées concrètes, autant il est facile de
fonder, en toute indépendance, l’idée d’évolution sur des connaissances communes
à tous les biologistes.
48º 09 '04,3" N - 64º 56' 58,1" O, MRC Le Rocher-Percé. Port-Daniel, le lundi 16 septembre 2002,
photo 20020915/11a, 640 x 480 pixels.
Calcaire fossilifère
La paléontologie, en effet, nous apprend d’une façon indéniable qu’il y a eu, dans les types organiques, une succession dans le temps de telle sorte que les formes les plus complexes et les plus élevées en organisation sont apparues les dernières. À ce témoignage de la paléontologie, absolument inattaquable, vient s’ajouter l’expérience que nous avons de la continuité de la vie : nous savons que les organismes les plus simples n’apparaissent pas spontanément. Nul biologiste ne voudrait aujourd’hui nier la proposition suivante : « Aucun être vivant ne peut prendre naissance en dehors de la continuité du plasma de ses ancêtres. » Si l’on rapproche cette proposition indéniable du témoignage
également indéniable de la paléontologie, la conviction que les différents types
vivants doivent s’être développés non seulement les uns après les autres, mais
les uns des autres, prend les proportions d’un postulat logique positif. La
certitude de la réalité d’une évolution organique ne pourrait être ébranlée que
si l’expérience nous enseignait à l’avenir qu’un organisme individuel peut
naître autrement que par continuité plasmatique, ou que tous les types vitaux,
vivants ou disparus, existèrent en même temps dès l’origine. Aucun autre
argument ne pourrait affaiblir la logique de l’idée de l’évolution organique.
Le spectacle que nous offre la flore laurentienne, ― dont nous avons fait le
tableau dans la première partie de cette étude, ― et les leçons qui se dégagent
de sa considération attentive, ne peuvent que fortifier cette conviction que la vie végétale continue un développement depuis longtemps commencé, qu’elle
produit encore plus ou moins rapidement de nouvelles entités spécifiques ou variétales, et que les virtualités vitales ne sont nullement épuisées par le
développement actuel de l’espèce, et le développement ordinaire de l’individu.
La méthode expérimentale est inapplicable sur des ensembles aussi vastes et aussi complexes que celui qui est constitué par la flore de notre immense pays. Elle est de plus impuissante en face de problèmes où le facteur temps, impossible à éliminer, joue un rôle essentiel et annule, par la durée nécessaire des périodes d’expérimentation, la durée de l’expérimentateur lui-même. Aussi l’observation est-elle ici seule en cause.
L’observation nous fait reconnaître des endémiques, c’est-à-dire des espèces dont la distribution géographique est restreinte à un territoire déterminé et souvent exigu, et des épibiotes, c’est-à-dire des espèces qui ont survécu à des associations disparues, et qui se trouvent isolées à l’état de reliques loin de leur aire principale actuelle. C’est par l’examen méticuleux des conditions de milieu, par l’étude serrée des distributions, que nous pouvons apprécier les déviations qu’ont subies les épibiotes, et tenter d’expliquer l’origine des endémiques, soit par l’hypothèse d’une transformation insensible et continue, soit par l’hypothèse d’une évolution largement discontinue, d’une série de mutations brusques.