Envoi
Je dédie ce livre à la jeunesse nouvelle de mon pays, et particulièrement aux dix mille jeunes
garçons et jeunes filles qui forment la pacifique armée des Cercles des jeunes naturalistes.
Ce sera mon humble contribution à une œuvre pressante : le retour des intelligences aux bienfaisantes réalités de la Nature, au livre admirable et trop souvent fermé, à cette Bible qui parle le même langage que l'autre,
mais où si peu d'hommes savent lire les rythmes de beauté et les paroles de vie.
Au fort de cette inquiétude, nous nous retournons vers le Passé d'où monte une voix immortelle, la voix de quelqu'un qui croyait
que la science complète et l'amour parfait sont une seule et même chose, la voix de cet homme étonnant qui pouvait à la fois s'élever aux plus hautes
spéculations mathématiques et rêver le Christ de la Cène.
Léonard de VINCI parcourait un jour avec ses élèves la campagne
ensoleillée de Florence. Auprès d'une ruine, on venait d'exhumer une admirable statue grecque, une Vénus de marbre
encore mal dégagée de sa gangue terreuse. Le maître s'agenouilla auprès
de la déesse, sortit de sa poche un compas, un goniomètre, un rapporteur de cuivre, et, curieusement, commença à
mesurer les proportions des différentes parties du corps. Ses doigts glissaient sur le marbre,
vérifiaient des rapports connus de lui seul.
Devant les spectacles affligeants d'aujourd'hui, devant le désarroi du monde, beaucoup d'esprits mûrs se demandent si nous n'avons pas fait fausse route en condamnant le cerveau de nos enfants et de nos jeunes gens à un régime exclusif de papier noirci, si la vraie culture et le véritable
humanisme n'exigent pas une sorte de retour à la Terre, où les Antée
que nous sommes, en reprenant contact avec la nature qui est notre mère, retrouveraient la force de vivre, de lutter, de battre des ailes vers des idéals rajeunis !
— Maître, dit le disciple Giovanni, comment cherchez-vous ainsi la divine proportion ? Voudriez-vous réduire la beauté
à la froide mathématique ? Les Anciens n'ont-ils pas atteint la perfection en toutes choses, et la nôtre n'est-elle pas de les prendre pour modèles ?
— Celui qui peut s'abreuver à la source, n'a que faire de boire dans un vase,
fût-il d'or ou de vermeil ! dit l'artiste, souriant dans sa longue barbe blanche.
— Maître ! s'écria Giovanni, si vous estimez que les Anciens ne nous ont offert qu'une coupe dorée, où donc est la source ?
— La Nature ! Et Léonard, sourd aux protestations de son disciple, reprit son compas.
L'illustre Florentin ne faisait que rappeler la vérité enseignée par le grand Éducateur du monde à
ceux qui le suivaient sur les collines de Juda et dans la plaine des Philistins... que la jeunesse du pays laurentien écoute la voix du sublime artiste de la Cène,
et qu'elle réponde à la douce invite du Christ aux hommes : Considérez les Lis des Champs !
3 avril 1935
Frère Marie-Victorin (1885-1944)
Flore laurentienne 1935, p. 11.